La roue de la fortune
Il y avait autrefois un homme qui possédait une fortune considérable. Il ne manquait de rien. Il avait même de tout en abondance: plusieurs châteaux pour se loger, plusieurs carrosses pour voyager, d’innombrables œuvres d’art pour se divertir. Bref, il avait tout ce dont un homme peut rêver. Si ce n’est qu’il n’avait pas été gâté par la nature. En effet, il était né avec un visage disgracieux qui lui donnait un air monstrueux. Peu de temps après sa naissance, ses parents, ne voulant pas le garder avec eux, l’avaient confié à une nourrice. Elle avait reçu pour mission d’élever l’enfant dans le plus grand secret. Ce secret fut si bien gardé que presque tout le monde ignorait l’existence du pauvre enfant.
Mais coup du sort! Bien des années plus tard, à la mort de ses parents, il se trouva être parmi ses frères le seul héritier encore vivant. En conséquence, il hérita seul de tout le patrimoine de ses parents, bien que ces derniers l’eussent autrefois rejeté. C’est ainsi qu’il vivait presque seul dans ce luxe, avec les fils de sa défunte et regrettée nourrice. Il les avait embauchés pour l’aider à entretenir ses vastes propriétés. En dehors du personnel à son service, l’homme mystérieux ne fréquentait personne à l’extérieur, convaincu qu’il était que personne d’autre ne pourrait soutenir la difformité de son visage. Après tout, ses parents eux-mêmes ne l’avaient-ils pas abandonné?
Une rencontre imprévue
Quand l’homme était vraiment obligé d’aller en ville, il couvrait son visage pour que personne ne le voie. Il se hâtait en chemin, tout en évitant les lieux très fréquentés. Lors d’une de ces rares sorties, il fut arrêté par le cri d’une jeune femme en détresse. Il s’agissait d’une marchande ambulante, confrontée à de jeunes voyous tentant de lui arracher les colliers qu’elle vendait. Accouru vers la scène, il parvint à mettre en fuite les malfaiteurs, et cela rien qu’en leur montrant son visage. Malheureusement, la bande, qui s’était dispersée, laissait derrière elle la marchandise détruite. Les colliers étaient invendables. Mais notre héros du jour était tellement gêné par cette situation inhabituelle qu’il ne s’attarda pas sur ce constat. D’autant plus que du monde affluait. Ne voulant pas qu’on le dévisage, il salua rapidement la demoiselle, et repartit aussi vite qu’il était venu. La jeune femme n’eut même pas le temps de lui dire merci.
Un admirateur secret?
Plus tard, l’homme fut pris du remord de ne pas avoir dédommagé la demoiselle de la perte de ses colliers. En effet, cette femme, déjà misérable auparavant, devait se trouver à présent dans une situation encore pire. Il voulait réparer l’oubli, mais ne savait comment faire. D’autant plus qu’il craignait de retourner en ville, où déjà la rumeur de son visage effrayant devait s’être répandue. C’est alors que l’idée lui vint d’envoyer ses employés, les fils de sa nourrice, à sa place. Eux pourraient parvenir sans problème jusqu’à la pauvre marchande.
Les employés allèrent donc chercher la jeune femme. Ils la trouvèrent au marché, puis la suivirent discrètement jusqu’à son humble demeure. Elle y habitait avec ses parents et ses frères et sœurs. Les employés glissèrent secrètement une somme généreuse par la fente de leur porte.
La surprise fut grande lorsque la demoiselle découvrit le don mystérieux:
Regardez ce que quelqu’un vient de nous déposer!
D’où peut bien venir cet argent? s’exclama sa mère.
Je l’ignore, dit le père, mais ce que je sais, c’est qu’avec cette somme, nous pourrons rembourser nos dettes ! Hé hé!
Hélas, la situation économique d’alors était telle qu’ils retombèrent assez vite dans la misère.
L’homme au visage disgracieux en fut informé. Pris de pitié pour eux, il renvoya ses employés pour leur déposer à nouveau de l’argent. Cette fois-ci, il ajouta aux pièces des livres, de beaux vêtements et des denrées de grand prix. Il fit renouveler l’opération secrète aussi souvent qu’il le jugeait nécessaire. Finalement, il se prit d’affection pour cette famille qu’il connaissait si peu. Il aurait tant voulu pouvoir les rencontrer. Il décida d’ajouter un message à son don. Il écrivit une lettre où il conviait tous les membres de la famille à venir dîner chez lui, dans son château.
Mais, entre-temps, l’attitude de la famille était passée de l’étonnement à l’habitude. Lorsqu’ils reçurent le nouveau don avec la lettre, le père, qui prenait le courrier ce jour-là, ne vit même pas l’invitation. Il la jeta dans une corbeille, avec l’emballage des cadeaux. Comme personne ne vint chez lui, l’homme au visage difforme se dit qu’ils avaient peut-être eu un empêchement. Alors, il se décida à leur envoyer une autre invitation, puis une autre invitation… et encore une autre invitation, jusqu’à ce qu’il finisse par se lasser d’écrire. Déçu, mais non pas vexé, il continuait tout de même à leur faire parvenir des dons.
Les invités surpris
La demoiselle, qu’il avait jadis secourue, tomba un jour par hasard sur une de ces lettres négligées. Elle l’ouvrit, et découvrit l’invitation envoyée depuis des mois. Elle en fit immédiatement part à tous ses proches:
Notre bienfaiteur s’est enfin manifesté! Il nous a envoyé une invitation que nous n’avions même pas remarquée.
Est-ce bien raisonnable de répondre à l’invitation d’un étranger? demanda l’un de ses frères.
Il serait surtout ingrat et malpoli de ne pas honorer celui qui nous a tant aidés ces derniers temps.
Son frère et sa mère se laissèrent finalement convaincre d’accompagner la jeune femme, pour rendre visite au mystérieux bienfaiteur.
D’autres personnes du quartier, intriguées par cette affaire, se joignirent au trio. Vêtus de leurs plus beaux habits, tous ces gens se dirigèrent vers le mystérieux château. En chemin, ils se demandaient à quoi pouvait bien ressembler l’homme qui devait les recevoir. Était-il jeune ou d’un âge avancé? Était-il de grande ou de petite taille? Avait-il un air jovial ou un air sérieux? Tout en poursuivant la discussion, le groupe approcha du château. Ce que remarqua le personnel au service du maître des lieux. Celui-ci, une fois averti de cette visite qu’il n’espérait plus, se hâta de faire préparer un dîner pour ses hôtes. Il donna des consignes aux employés: eux dîneraient dans la salle à manger avec les invités, et lui se tiendrait à l’écart dans une pièce d’où il pourrait les observer, sans qu’eux ne puissent le voir.
Un dîner presque parfait
Les employés firent entrer les invités. Pour les faire patienter le temps de la préparation du dîner, on leur fit faire la visite du château. Ils furent émerveillés par la grandeur et la beauté des lieux. Mais, plus que tout cela, ils voulaient voir l’homme mystérieux qui les avait conviés chez lui. Confus, les employés ne surent que leur dire de patienter. Une fois la visite terminée, ils purent enfin tous passer à table. Tous, sauf le maître de maison qui ne souhaitait toujours pas se montrer. Il observait ses hôtes à distance, se réjouissant seulement d’avoir de la visite pour une fois. La table était recouverte de plats plus appétissants les uns que les autres. Les convives prirent plaisir à les déguster, sans réussir cependant à venir à bout de toute cette nourriture. Vers la fin du dîner, on redemanda au personnel du château des nouvelles de leur maître. Ceux-ci répondirent qu’il ne pouvait toujours pas être avec eux.
Victoire sur la peur
Voyant qu’il se faisait tard, les hôtes commencèrent à parler de repartir. Depuis la pièce où il se cachait, l’homme au visage disgracieux voyait la scène. Il était navré de ne pouvoir les rejoindre, bien qu’il le désirât. Les visiteurs étaient tout aussi navrés de n’avoir pu percer le mystère de leur bienfaiteur inconnu. Ils se dirigeaient tous vers la porte pour sortir, lorsqu’une voix se fit entendre depuis un lieu non éclairé. C’était le maître de maison:«Bonsoir, chers hôtes!», fit-il, sortant enfin de sa cachette.
Le voyant, les invités furent surpris et saisis de peur. L’un d’entre eux s’écria: «Sacrebleu, c’est un monstre! Il doit nous avoir attirés ici pour nous dévorer vivants.» Ce qui eut pour effet de semer la panique parmi les hôtes. On se bousculait pour passer la porte de sortie, lorsque la marchande de colliers tenta de ramener le calme: «Attendez! Cette voix me dit quelque chose.»
Puis, s’adressant au maître de maison, retourné se cacher, elle dit encore:
Monsieur, pouvez-vous approcher, s’il vous plaît! N’êtes-vous pas la personne qui m’a défendue contre des voleurs autrefois?
Oui, confirma l’homme, c’est bien moi.
Veuillez nous excuser pour notre réaction.
Oh, ce n’est pas grave, j’ai l’habitude.
Nous voulons vous remercier pour cette soirée, et pour tout ce que vous avez fait pour nous ces derniers mois. Vous avez été comme un ange gardien. Que pouvons-nous faire pour vous, en retour?
Eh bien, si je ne suis pas trop importun, peut-être pourriez-vous revenir quelques fois ici, pour me rendre visite.
Rassuré par l’échange amical, tous les invités répondirent: «Oui, bien sûr, nous reviendrons!» Et le groupe tint bien sa promesse, puisqu’ils revinrent plus d’une fois. Quant à l’homme au visage particulier, d’illustre inconnu, il devint une personne populaire et appréciée dans toute la région. Il obtint même la main de la jeune marchande, avec qui il vécut heureux et eut de très beaux et très nombreux enfants.
Comme quoi, la vraie beauté ne se voit pas à première vue. Elle se trouve dans le cœur de l’homme, là où il faut du temps pour la découvrir.
De même, Dieu n’est pas visible à première vue. C’est un «Dieu caché». Mais, si nous faisons vraiment attention, nous pouvons voir sa présence discrète, à travers tous les dons qu’il nous fait.
– Fin –
Frère André Marie
Actuailes n°199 - 10 décembre 2025
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