Mercredi 25 février, à l’Assemblée nationale, les députés ont adopté en deuxième lecture un projet de loi qui légalise le suicide assisté et l’euthanasie.
Quels sont les enjeux et les réalités qu’implique ce projet pour les médecins?
Les lois de bioéthique à ce jour
La loi Léonetti de 2005, première loi spécifique à la fin de vie, a apporté deux notions importantes: celle d’obstination déraisonnable, qui indique qu’un patient peut refuser un soin s’il lui semble trop lourd pour lui, même si cela entraîne son décès: il a alors le droit de bénéficier d’un accompagnement en soins palliatifs. Quand le patient n’est plus en mesure de s’exprimer, les médecins peuvent également décider en équipe d’arrêter des soins si aucun réel bénéfice n’est à attendre. Cette loi introduit aussi la notion de directives anticipées, que le patient écrit pour le jour où il ne pourra plus s’exprimer, en précisant ses souhaits (continuer ou non les soins, être réanimé…). Notons bien que, dans ce texte, les soins palliatifs sont donc un droit pour tout malade en fin de vie (c’est inscrit dans le Code de la santé publique). Nous y reviendrons plus tard.
La loi Claeys-Leonetti de 2016 donne au patient le droit de bénéficier d’une sédation profonde et continue jusqu’au décès: c’est-à-dire qu’on lui administre des traitements antidouleur et des médicaments qui l’endorment si cela ne suffit plus, afin d’éviter une agonie douloureuse. Cette sédation peut conduire à la mort. Les conditions sont strictes: le patient doit souffrir de façon insupportable et son décès doit être imminent et inévitable. C’est toujours en équipe que les médecins décident de l’utilisation de cette sédation. Rien n’empêche de soulager une souffrance physique, quelle qu’elle soit, quitte à endormir le patient pour cela.
Qu’est-ce que les soins palliatifs?
Précisons un peu ce que sont les soins palliatifs auxquels les patients ont droit: ils incluent des soins médicaux, une place particulière donnée aux proches, qui peuvent être beaucoup plus actifs et présents dans la prise en charge du patient, mais aussi un accompagnement par des bénévoles, des aumôniers, des assistantes sociales et des psychologues. Ils permettent ainsi de prendre en charge les difficultés physiques (douleurs, problèmes respiratoires…), psychologiques (angoisse, tristesse, colère…), spirituelles (quel est le sens de ma vie?), sociales (soucis d’argent, transmission à sa famille, sépulture, etc.). La devise des équipes de soins palliatifs est d’«ajouter de la vie aux jours»: on ne peut pas la rallonger, mais on souhaite que le patient vive chaque instant de sa vie en étant apaisé et entouré. Et on y consacre du temps et de l’argent. On peut pratiquer les soins palliatifs dans des services dédiés où le patient est hospitalisé, ou bien grâce à des équipes mobiles, qui se déplacent dans d’autres services pour prendre en charge les patients en fin de vie. On développe aussi de plus en plus les soins palliatifs à domicile, les équipes allant alors chez le patient pour qu’il vive ses derniers moments dans son environnement.
Depuis 2025, des débats ont lieu à l’Assemblée pour introduire un nouveau droit pour les malades: le droit au suicide assisté et à l’euthanasie.
Dans le premier cas, le patient prend lui-même un traitement fourni par les soignants (le médecin prescrit, le pharmacien délivre). Dans le second cas, les soignants l’administrent pour faire mourir. Ces débats et la version votée par les députés mercredi dernier suscitent beaucoup d’inquiétude chez la majorité des médecins. Le Conseil national de l’Ordre des médecins a exprimé son désaccord, la Société Française d’accompagnement et de soins Palliatifs (SFAP) ne cesse d’aller vers les élus pour les alerter. Pourquoi?
Parce que faire mourir ne peut pas être un soin
Tout le sens et le combat des soignants est de servir la vie. Faire mourir sciemment ne fait pas partie de notre métier, le serment d’Hippocrate prononcé au moment de commencer à travailler s’y oppose. Créer ce droit serait une profonde transformation du métier de médecin, mais aussi de pharmacien, d’infirmière… On ne peut pas nous l’imposer contre notre avis!
Parce que la loi actuelle n’est pas respectée
Beaucoup de gens craignent de mourir dans de grandes souffrances, ou seuls, et c’est normal. Actuellement, alors qu’ils ont droit aux soins palliatifs qui empêcheraient cela, il n’y a pas du tout assez de services et d’équipes adaptés. Pourquoi? Parce que cela n’a pas été financé ou organisé depuis que la loi est passée! La solution est-elle d’accélérer la mort, plutôt que de développer les soins palliatifs? La SFAP rappelle que seules 3% des demandes de mort par des patients persistent quand leur douleur est prise en charge et qu’ils se sentent écoutés. On sait soulager la souffrance, alors faisons-le!
Parce qu’il n’y aurait plus de limite
Si on pense que certaines vies ne méritent pas ou plus d’être vécues… Les promoteurs de la loi annonçaient qu’elle serait très encadrée et ne concernerait que les personnes mourantes. Mais le projet de loi a déjà été modifié: elle concernait ceux qui sont en toute fin de vie, puis certains ont demandé de l’élargir aux malades qui vont mourir dans un avenir plus lointain, puis aux souffrances psychologiques, ou encore aux personnes âgées démentes (qui n’ont plus une claire conscience de leur environnement).
Dans les pays où ce droit a été instauré, les lois ont en général été modifiées au fur et à mesure, avec désormais l’autorisation dans 4 pays d’euthanasier des personnes souffrant de maladies purement psychiatriques (dépression), ou d’euthanasier des enfants (Pays-Bas ou Belgique). Quant au Canada, le flou de la loi a permis d’inclure des patients souffrant de douleurs articulaires ou d’un handicap physique sans risque vital. Si on commence à estimer que certaines vies deviennent sans valeur, on renonce à se battre pour chacun, quel qu’il soit. Une fois cette barrière franchie, prétendre encadrer est illusoire.
On insinue dans la tête des personnes qui souffrent des questions terribles: ne vaudrait-il pas mieux que je disparaisse? Ne suis-je pas une gêne pour les autres?
Comment pourraient travailler les psychiatres, qui soignent les personnes qui font des tentatives de suicide et luttent chaque jour contre cet élan de mort? Comment les assurer que la vie est toujours désirable, alors même que l’on affirme et pratique le contraire par ailleurs?
Les médecins s’alarment enfin, car qui dit droit dit obligation pour les soignants de s’y plier. Or ils disposent d’une clause de conscience qui leur permet de refuser d’effectuer un soin si leurs convictions s’y opposent. Mais les pharmaciens ne pourront pas refuser de préparer et délivrer le traitement, ce qui bafoue leurs droits. Les médecins ne veulent pas qu’une décision politique leur impose de faire un acte contraire à ce qu’ils croient.
En définitive, chaque personne en grande détresse est digne que la société entière mette ses ressources à son service: du temps, de l’argent, des soins, de l’écoute…Y renoncer serait indigne. Y travailler est un choix collectif qui implique chacun de nous.
Dr Anne-Sophie Biclet
Actuailes n°203 - 4 mars 2026
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