La perception croisée qu’ont les Européens des Américains, et vice versa, est typique d’une relation «love – hate»; dans l’imaginaire collectif des uns, les autres jouent, tantôt le rôle d’épouvantail, tantôt celui de modèle, selon les opinions politiques.
Mais, quelles que soient les visions opposées qu’ils peuvent avoir les uns des autres, Européens et Américains partagent un même présupposé de base, rarement formulé: c’est que ces deux pays-continents sont cousins, des cousins dont l’un peut être dominateur et l’autre paresseux, courageux ou lâche, dynamique ou faible… mais toujours des cousins.
Des cousins?
Cette idée puissante est le ciment de la géostratégie de ce qu’on appelle l’«Occident». Depuis toujours, l’Europe et les USA pensent faire partie du même camp, parce qu’ils partagent la même population et donc les mêmes valeurs et la même civilisation. Et cette idée pouvait en effet se justifier tant que l’Europe comme les États-Unis étaient très majoritairement peuplés de descendants d’Européens (surtout de Britanniques, d’Irlandais, d’Allemands, de Scandinaves et d’Italiens pour les USA).
Or ceci ne sera bientôt plus le cas. En 2050, c’est-à-dire lorsqu’un lecteur d’Actuailes ayant 11ans aujourd’hui aura 35ans, les deux continents seront complètement séparés par une nouvelle démographie.
Les évolutions des populations
Du côté des USA, la proportion d’Américains d’origine européenne dans la population est passée de 75% en 2000 à 61% en 2020; estimée à 56% aujourd’hui, elle est attendue à 47% en 2050. En parallèle, la population latino-américaine sera passée à près de 30%, la population d’origine africaine restera autour de 13% et la population asiatique sera montée à 10%1.
De même en Europe, où la population des grands pays pourrait être devenue majoritairement africaine et asiatique vers 2050. Le Président Macron a ainsi annoncé le 12 mai dernier au Sommet de Nairobi que 17 millions de Français sont aujourd’hui d’origine non européenne, soit 25% de la population2. Or leur nombre augmente chaque année, conséquence de l’immigration et d’une forte natalité liée à leur culture et à leur jeune âge, tandis que les Français d’origine européenne vieillissent. Le phénomène est identique au Royaume-Uni où la population extra-européenne dépasse désormais les 20%, tandis que les Britanniques d’origine, vieillissants, devraient être minoritaires vers 20603. L’Allemagne a commencé la même transition démographique depuis 2015 et la tendance est similaire dans beaucoup de pays d’Europe de l’Ouest.
La grande question géostratégique du siècle
Elle devient donc: quelles seront les conséquences politiques de ces nouvelles réalités? L’Europe et les USA seront-ils encore alliés quand leurs populations seront si différentes? Leurs mosaïques ethniques respectives permettront-elles la pratique d’une démocratie sereine, le développement économique harmonieux et l’exercice de la puissance face aux nouveaux blocs indien et chinois beaucoup plus homogènes démographiquement?
Siegfried
Actuailes n°208 - 10 juin 2026
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